GAUGUIN'S CHAIR 1988

La Chaise van Gogh , une toile de Hockney qui précède de peu celle de Gauguin, en 1988, apparaît drue, pointue et serrée. On pourrait dire, hirsurte comme un tournesol. C'est un portrait par objet interposé. Par contre, la Chaise de Gauguin est toute en volutes et ouvertures. Quel dialogue éloquent en une interprétation subtilement narrative de leur pathétique amitié pendant leur séjour à Arles. Pour van Gogh, le (bon) sauvage, c'est le prolétaire, le mineur de fond. Le manquer équivaut tôt ou tard à rejoindre, sous un soleil irradiant, le fou, cet autre exclu rélégué dans la nuit. Pour Gauguin, au contraire, l'homme des origines (et l'originalité de l'art) est à rechercher dans un ailleurs insulaire et exotique, sous le signe du jouir (où le gendarme et mal vénérien veillent). C'est d'un tel débat que sont animées ces deux chaises.

Très différentes par leurs graphes, les deux chaises participent cependant de la même perspective inversée. Le point de fuite classique, chargé en principe de creuser et de vider la toile en un lointain illusoire qu'elle est censée représenter, devient chez Hockney à la fois point de départ et point d'arrivée. Cela converge en le spectateur, choit à ses pieds. Et le voilà bien embarrassé d'un tel cumul de fonctions visuelles et tactiles. Le point de fuite fait sa mise au point au plus près, à partir de la toile même, un peu en avant, mais si peu! La couleur, stridente, motive (émeut, mobilise) une telle vue. Cela devient une offrande que le tableau nous fait, plus immanente que n'importe laquelle de nos perceptions quotidiennes.

Petits tableaux suscités par une commande de la ville d'Arles pour commémorer le passage de van Gogh en ses murs, les deux chaises sont de brillants exercices par lesquels Hockney affirme son goût d'une peinture malmenant l'image. Art japonais ou cubisme, peu importe, l'essentiel est dans la désobéissance à la belle image, sagement confite en sa profondeur à l'italienne. On s'est beaucoup préoccupé, après Michael Fried, de la place du spectateur devant une oeuvre moderne. Ces chaises ne prétendent pas faire de lui le centre du tableau, ce qui équivaudrait à reconduire le beau sujet classique sur une scène extrêmement physique. Il se pourrait que Hockney ait voulu pincer la perspective par devant afin de bien pointer le spectateur, de le toucher sans risque d'indifférence. Mais n'oublions pas que, immédiatement, l'image de la chaise s'ouvre, s'élargit, contaminant toute la surface, s'étalant en couleurs vives. Ainsi se célèbrent de nouvelles noces des subjectivités innombrables des spectateurs et des dispositifs surfaciés de la peinture.

P.S (David Hockney : espace/paysage, centre Georges Pompidou )