BREAKFAST AT MALIBU, WEDNESDAY 1989

Gaston Bachelard disait qu'une structure d'intimité, une maison vraiment habitable, n'était possible que Si un château abrite une chaumière et, inversement, qu'une chaumière soit un château. De nos jours, cependant, les structures d'intimité ont totalement changé ainsi que leur rapport au luxe (terme qui désigne la richesse et la lumière). Hockney fait ici l'éloge du décor du quotidien le plus simple, la panoplie du petit déjeuner d'un homme seul, l'apologie sereine d'un rituel (pas nécessairement morose) du célibataire. On peut y ressentir une certaine délectation à retrouver assiette, tasse et théière comme fidèles compagnons de vie. Mais la scène intimiste est confrontée sur toute la largeur du tableau avec la houle de l'Océan Pacifique. Et comme l'analysait Tean Baudrillard dans son Système des objets: " Les fenêtres ne sont plus des orifices imposés à l'irruption de l'air et de la lumière... Plus simplement, il n'y a plus de fenêtre et la lumière intervenant librement est devenue fonction universelle de l'existence des choses. " Le mur de verre auquel Hockney fait appel agit comme un diaphragme d'une caméra totalement béante en une surexposition à la vastité. Du coup, les objets sur la table, la chaise, tout cet arsenal qui, du temps de Vermeer ou de Chardin, et même encore avec van Gogh, désignait l'habitant et aidait à intensifier son image, tout cela se met à flotter, à n'appartenir à personne. On arrive là à des blocs de sentiments et de sensations totalement délivrés de l'anecdote, biographique ou autre.

La fenêtre cinémascopique de Breakfast, sa vitre à peine scindée par deux fins montants, donne par ailleurs au lointain océan la proximité d'une peinture. On pourrait évoquer ici les compositions où Matisse insère des fenêtres-tableaux dans ses tableaux-fenêtres. Le dossier d'une chaise, en avant-plan du tableau de Hockney, invite le spectateur à prendre place, à relayer le peintre en sa solitude. Mais ce n'est qu'un temps d'invite, aussitôt relayé par le barrage de l'arabesque et la force latérale de la composition. Pénétrer en un tableau demeure toujours une démarche virtuelle.

D.O (David Hockney : espace/paysage, centre Georges Pompidou )